LAW (J.)

LAW (J.)

La personnalité de Law mériterait de retenir l’attention, car il a – reprenant les idées émises par l’économiste Charles Davenant et par Vauban sur le développement de la richesse – démontré l’importance du crédit en répandant en France le papier-monnaie et en fondant une banque d’État. L’échec de son système a compromis l’avenir financier de la France qui prit un énorme retard par rapport à l’Angleterre. En 1806 encore, Napoléon pensait ruiner son adversaire anglais par le blocus continental. Mais il avait négligé le crédit, qui permit à l’économie britannique de survivre aux guerres de la Révolution et de l’Empire. Law a donc été l’un des grands précurseurs, malgré ses limites, de la finance moderne.

La situation financière à l’arrivée de Law aux affaires

À la mort de Louis XIV, la situation financière de la France paraît désespérée; la dette publique s’élève, en capital, à 1 milliard 200 millions de livres, et le déficit annuel se monte à 77 millions – déficit supérieur, toutes proportions gardées, à celui qui, soixante-quatorze ans plus tard, devait contraindre Louis XVI à convoquer les états généraux. Par le jeu des « anticipations », les revenus du Trésor pour 1716-1717 ont été consommés à l’avance. Les 600 millions de billets d’État ont perdu de 80 à 90 p. 100 de leur valeur nominale et le crédit public est ruiné.

Le régent Philippe d’Orléans, confronté à pareille conjoncture, songea à convoquer les états généraux; il en fut dissuadé par Saint-Simon qui lui représenta les dangers qui pouvaient découler « de l’esprit zélateur des assemblées ». L’idée de la banqueroute – partielle ou totale – fut aussi évoquée au Conseil des finances; celui-ci, dirigé par le duc de Noailles, avait pris en main la direction des affaires laissée vacante par l’éviction de Desmarets, le dernier contrôleur général de Louis XIV. C’est à une banqueroute partielle et déguisée que s’arrêta le Conseil: en octobre et décembre 1715 furent publiés des édits qui abaissaient à 4 % l’intérêt des rentes sur les tailles, les recettes générales, les postes et les contrôles (enregistrement), et comprimaient des trois quarts les rentes viagères émises au cours des années antérieures; un édit de janvier 1716 réduisit les revenus des acquéreurs de charges, faisant tomber à 4 % de la finance souscrite les gages des officiers entrés en charge depuis 1689; les opérations du « visa », commencées en avril 1716, aboutirent à un échenillage des billets d’État, dont une partie seulement fut validée et reconvertie en valeurs portant uniformément intérêt à 4 %; une « mue de monnaie », décidée par édit (déc. 1715), réforma les louis d’or frappés en 1709, qui furent portés à 20 livres; une Chambre ardente, réunie en mars 1716, fut chargée de faire rendre gorge aux « traitants » suspects d’avoir rançonné l’État.

Toutes ces mesures entraient dans le champ des procédés traditionnels employés par la monarchie en temps de crise financière. Elles satisfaisaient une opinion volontiers malveillante envers les financiers ou les rentiers. Noailles, en outre, esquissa quelques réformes tendant à imposer plus de régularité à la gestion des deniers publics, et tenta de réaliser des économies. Le seul remède efficace à la détresse persistante du Trésor eut été la réforme de l’impôt: la transformation de la taille personnelle arbitraire en taille « proportionnelle », assise en fonction de revenus évalués ou déclarés, fut amorcée, mais s’enlisa devant l’hostilité des notables. Aussi, l’effort du Conseil des finances se présentait-il comme un combat d’arrière-garde, et la perspective d’une banqueroute totale, « à chaud », se précisait-elle à court terme, lorsque Law parut.

Les idées de Law

John Law, « aventurier honnête homme », né à Édimbourg en 1671, était fils d’un banquier orfèvre. Après avoir quitté Londres, il avait mené de front à Amsterdam, Venise ou Gênes, une vie de plaisirs – où le jeu tenait une grande place – et des études approfondies sur les institutions bancaires. Il avait imaginé un « plan » économico-financier qu’il était allé offrir tour à tour, et sans succès, au Parlement écossais, au duc de Savoie et, en 1708, à Louis XIV. En quatre lettres et un mémoire, il parvint, en mars 1716, à convaincre le régent de France.

Frappé par les services rendus à Amsterdam par les billets de papier et convaincu que l’activité économique est en proportion directe de la quantité de monnaie en circulation, Law en avait conclu que la monnaie de papier, dont le volume peut être aisément réglé sur les besoins de l’économie générale, est la monnaie idéale. Son tempérament de joueur aidant, il avait été amené à miser sur une monnaie de papier qui se soutiendrait elle-même par le mouvement d’affaires qu’elle susciterait, par la foi du public dans l’expansion qu’elle engendrerait, et par le développement de l’appareil productif qu’elle stimulerait. Fondé sur ces prémisses, le programme de Law relève d’un « mercantilisme fiduciaire » et tend à réactiver toute la vie économique à partir d’incitations monétaires. Il comportait, d’une part, la création d’une banque royale chargée d’émettre le papier-monnaie, en le gageant initialement sur une encaisse métallique fournie par le public, et qui lancerait en les finançant de grandes « affaires », et, d’autre part, la fondation d’une grande compagnie de commerce, appuyée sur la banque, qui monopoliserait le commerce maritime et colonial, le plus lucratif. Développant un plan grandiose aux mille facettes, Law voyait dans une nouvelle étape la compagnie devenir l’organisme gestionnaire des finances publiques, assurant à la fois la perception de l’impôt et le service de la dette. Ainsi, une construction intellectuelle, dont le gigantisme avait quelque chose de charlatanesque, tout entière fondée sur l’émission massive du papier-monnaie gagé sur le négoce et les richesses effectifs et escomptés, allait-elle servir de modèle: les anticipations optimistes du public amorcées, Law pensait que le mouvement s’entretiendrait lui-même.

Les réalisations

Le 2 mai 1716 fut fondée une simple banque privée, au capital de 6 millions de livres, en 1 200 actions payables pour un quart en espèces et pour trois quarts en papier d’État. Début modeste mais prometteur, car la banque réussit bien. Aussi, dans un second temps, et par arrêt du 10 avril 1717, les billets qu’elle émettait furent-ils reçus dans les caisses publiques, en paiement des impositions. À la fin de 1717, un dividende de 7,5 % fut réparti aux actionnaires. Déjà la compagnie de commerce avait été fondée et avait reçu l’actif et le privilège de la compagnie créée en 1713 par Antoine Crozat pour mettre en valeur la Louisiane. Très vite, l’exploitation des Antilles, du Sénégal, du Canada, allait lui être confiée; elle recevait un capital de 100 millions de livres, réparti en 200 000 actions de 500 livres libérables uniquement en billets d’État et dont le Trésor public versait l’intérêt au taux de 4,5 % l’an. Pour soutenir l’effort de colonisation de la Compagnie, pourvue d’un monopole, une large publicité, souvent mensongère, était donnée aux richesses du bas Mississippi.

Le succès s’affirme au cours des mois suivants; la banque devient Banque royale en décembre 1718; la compagnie reçoit le titre de « Compagnie perpétuelle des Indes » en mai 1719, et achève d’absorber toutes les autres compagnies privilégiées antérieures. Ainsi se développe régulièrement une vaste expérience d’économie dirigée, jalonnée par la passation, en août 1719, d’un bail entre la Compagnie perpétuelle et l’État, pour la perception des impôts indirects, moyennant des annuités de 55 millions, et par l’octroi en juillet, à la même Compagnie, du privilège de fabriquer la monnaie; chargée des recettes générales de l’impôt direct, la Compagnie perpétuelle avait en main, de concert avec la Banque royale, les principaux leviers de l’activité économique; à elles deux, ces institutions contrôlaient notamment toute la circulation monétaire.

L’échec

Cependant, une résistance aux activités de Law s’organisait sous la direction des frères Pâris et Crozat, financiers de la vieille école; l’« anti-système » revêt bientôt la forme d’une spéculation à la baisse qui menace la Compagnie et la Banque. Certes, Law obtient en janvier 1720 la charge de contrôleur général des finances et, en février, la réunion officielle de la Banque royale et de la Compagnie perpétuelle; visant plus loin, il projette une refonte de la fiscalité française: il envisage l’instauration d’un impôt unique sur le revenu, payable par tous, et le remboursement de la Dette et des offices par des actions de la Compagnie.

L’œuvre de Law était, par nature, à la merci d’un retournement de l’opinion: l’agiotage provoqua ce renversement. Les émissions de billets par la Banque avaient atteint un milliard de livres en janvier 1720; le capital de la Compagnie, accru par paliers, était passé à 322 millions. Le déchaînement de la spéculation dans les officines de la rue Quincampoix avait porté les actions de 500 livres au cours de 20 000 livres! À ce niveau, les dividendes distribués par la Compagnie parurent dérisoires, et la rentabilité des titres, nulle. Les intrigues des tenants de l’« anti-système » amorcèrent le reflux des cours; lorsque les gros détenteurs de billets de banque – tels le duc de Bourbon ou le prince de Conti – commencèrent à réaliser leurs avoirs en espèces, le climat de confiance s’évanouit définitivement. Les efforts de Law pour accélérer la mise en valeur de la Louisiane, pour dégoûter le public des pièces d’or et d’argent par de nombreuses mutations monétaires, pour interdire aux particuliers la détention de monnaie métallique, ne parvinrent pas à enrayer le mouvement cumulatif de baisse. Le discrédit des billets de la Banque et des actions de la Compagnie devint tel qu’en juillet et août 1720 des scènes d’émeutes se déroulèrent aux guichets de la Banque où la foule se pressait pour réclamer le remboursement en espèces du papier-monnaie; le cours des actions retombait alors de 20 000 à 6 000 livres. Pour protéger son encaisse, Law prit des mesures dilatoires qui n’eurent aucun effet; dès septembre 1720, il fallut en venir à la suppression du cours des billets de 10 000 et de 1 000 livres, et au retrait de la circulation d’une partie du papier-monnaie émis, puis à la confection d’un « rôle » des actionnaires de la Compagnie pour permettre de distinguer entre actionnaires « de bonne foi » et « de mauvaise foi ». Ce nouveau « visa » accrut encore la panique et les actions tombèrent à un louis.

Law s’enfuit le 14 décembre 1720, alors que son système s’effondrait; la liquidation en fut confiée à ses vieux adversaires, les frères Pâris. Tous les papiers de la Banque et de la Compagnie, dont le montant nominal atteignait 2 milliards et demi, furent astreints à un nouveau visa qui les réduisit à 1 milliard 700 millions, réparti entre 511 000 porteurs, qui furent « indemnisés » en rentes sur les tailles à 2 %.

Le souvenir laissé par le « système » fut durable: il fut impossible, jusqu’au Consulat, d’envisager en France la création d’une banque d’État. L’agiotage et les injustices qui marquèrent la réduction de la dette de la Banque royale traumatisèrent l’opinion et ébranlèrent les hiérarchies économiques traditionnelles. L’État, au sortir de la liquidation, se retrouvait chargé de 52 millions de livres de rentes, donc sensiblement dans la même situation qu’en 1717. Élément positif de ce bilan, la Compagnie des Indes, qui subsista, avait reçu une notable impulsion du passage de Law, comme en témoigne le développement des colonies d’Amérique et de certains ports français, tel Lorient.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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